Épilogue

KaraL tombait. C’était la seule certitude qu’elle avait à l’heure actuelle: elle tombait. La lumière qui l’avait aveuglée s’était atténuée et KaraL avait pu rouvrir les yeux. Elle était de nouveau plongée dans l’obscurité, mais une obscurité qui paraissait plus claire, moins dense et moins étouffante. À bien y réfléchir, elle était plus proche du gris foncé que du noir. Sous ses pieds, il n’y avait aucun sol palpable sur lequel s’appuyer, tandis qu’une sensation continue de chute la traversait. Mais le décor, ou plutôt l’absence de décor, qui l’entourait était si uniforme et sans défaut qu’elle avait en même temps l’impression de ne pas tomber, mais de rester immobile en l’air. Ces deux sensations contradictoires la mettaient extrêmement mal à l’aise et lui donnait un début de nausée. Elle savait qu’elle chutait, elle le sentait dans tout son corps, mais tout ce qui l’entourait lui disait l’exact contraire.

Soudain, KaraL vit apparaître devant ses yeux une image aux bords flous, de la même taille et forme qu’un écran de télévision. Bien vite, elle se rendit compte que ce n’était pas une image fixe, mais plus une vidéo, ou bien une vision, représentant un instant particulier de sa vie. Il s’agissait du jour où elle avait posté sur YouTube sa toute première vidéo, celle sur Outlast. Cela lui fit bizarre de se revoir telle qu’elle était en face d’une caméra il y a seulement quelques années. On sentait qu’elle se cherchait encore à cette époque, mais que la passion suintait par tous les pores de sa peau. Cette vision restait immobile face à KaraL alors qu’elle-même était en train de tomber, paradoxe qui accentua sa nausée. La vision disparut aussi vite qu’elle était apparue pour être aussitôt remplacée par une nouvelle qui apparut à sa droite, l’obligeant à se tourner en pleine chute. Ce qu’elle vit la laissa sans voix. Un Tardis atterrissait devant son immeuble avec un bruit caractéristique. Sa porte s’ouvrait et la KaraL du Futur en sortait en vérifiant que personne ne l’avait remarqué. Elle s’avançait jusqu’au hall, y entrait et s’approchait de sa boîte aux lettres, enfin la sienne, celle de la KaraL du Présent, qui était peut-être encore celle de la KaraL du Futur. Qu’est-ce qu’il était dur de comprendre ce genre de situation, décidément! Son double futuriste sortait une clé de sa poche, l’utilisait pour ouvrir la boîte aux lettres, puis la referma après y avoir déposé la boîte à musique. Quelques secondes plus tard, le Tardis s’envolait, ramenant sa propriétaire à son époque.

Puis à nouveau, cette vision fut remplacée par une autre à la gauche de KaraL. Cette fois-ci, elle se vit devant son fond vert, déguisée en Kaede Akamatsu du jeu Danganronpa V3 et riant aux éclats à cause des cheveux de sa perruque qui lui tombaient sur le visage et lui chatouillaient le nez. De nouvelles visions s’enchaînèrent à un rythme d’abord calme, puis de plus en plus rapide et frénétique. KaraL voyait s’enchaîner sans ordre logique des extraits de son passé, de son présent et de son futur. Son let’s play sur Alien Isolation où elle essayait d’échapper à Brigitte la xénomorphe, son double futuriste à une séance de dédicaces de son livre, Nimë en train de câliner Anoki tout en lui rappelant qui commandait entre eux deux, les lives Mixer en petit comité où s’étaient créées plusieurs private jokes, le tournage de sa F.A.Q pour célébrer ses mille premiers abonnés, son spectacle sur scène dans le futur. Toutes ces visions s’enchaînaient de plus en plus vite et apparaissaient dans toutes les directions. La nausée de KaraL atteignait son paroxysme, à tel point qu’elle en avait presque envie de vomir. Elle ferma les yeux pour essayer de l’atténuer. Soudain, elle eût l’intuition que sa chute arrivait à son terme. Bien entendu, elle n’avait aucun réel moyen de savoir quelle distance elle avait parcouru en chutant, ni si elle était proche ou non du sol, du moins s’il y en avait bien un. Mais pourtant, elle avait en elle la certitude que le sol était là, tout près. Il se rapprochait inévitablement. Elle allait s’écraser. KaraL essaya de garder son calme. Il ne fallait pas céder à la panique et chercher une solution. Mais y avait-il une solution lorsqu’on chutait à toute vitesse en direction d’un sol invisible, au beau milieu d’une obscurité striée par un festival de visions? Non, hélas. Lorsqu’elle le comprit, KaraL commença à paniquer alors que l’inévitable atterrissage approchait. Elle le sentit en elle, il ne lui restait qu’une poignée de secondes avant de s’écraser. Une petite poignées de secondes. Et l’atterrissage.

KaraL se réveilla en sursaut. Elle cligna des yeux et constata qu’elle était revenue dans son appartement, assise sur son canapé. Anoki avait grimpé sur ses genoux et lui léchait doucement la joue. Elle le caressa tendrement, tout en prenant quelques instants pour vérifier qu’elle n’avait pas été amenée dans un nouveau lieu mystérieux par la boîte à musique. Apparemment non. Un sourire radieux se dessina sur son visage lorsqu’elle comprit que toute cette histoire était terminée. En regardant sur son portable, elle constata que le jour et l’heure étaient les bons aussi. KaraL fut quand même pris d’un doute et descendit chercher son courrier en vitesse. Quelques minutes plus tard, elle revint bredouille. D’ailleurs, c’est à ce moment qu’elle se rendit compte que son courrier était toujours sur la table, à l’endroit exact où elle l’avait laissé, mais aucune trace de la boîte à musique, nulle part. KaraL comprit alors tout: elle s’était simplement endormi sur son canapé après avoir été cherché son courrier et avait rêvé qu’elle recevait une boîte à musique qui la faisait voyager dans le temps. À cause de la fatigue accumulée ces dernières semaines, son esprit avait dû mélanger le tout et créer un rêve plus vrai que nature.

«Alors c’était juste un rêve? Tant mieux, murmura-t-elle.»

Ce rêve lui avait pourtant été utile. Grâce à lui, elle avait entrevu ce que pourrait devenir sa chaîne si jamais elle cédait à la facilité. Rester fidèle à soi-même, voilà quelle était la voie à suivre. La route serait certes semée d’embûches, mais elle y rencontrerait nombre d’abonnés fidèles et atteindre le sommet n’en serait que plus gratifiant. KaraL avait retrouvé sa bonne humeur et chassé les interrogations qui la taraudaient. Aujourd’hui était d’ailleurs une belle journée pour aller tourner des vidéos. Elle se rendit alors dans son bureau, alluma son PC et sa webcam, choisit un jeu et lança l’enregistrement.

«Alors bonjour, bonsoir, c‘est KaraL!»

Pendant ce temps, Nimë arrêtait de grignoter quelque chose sous la table du salon et partit se balader dans l’appartement avec Anoki. Ainsi, sous cette même table gisait un morceau de papier à moitié dévoré et couvert de salive et de marques de dents de lapin. On pouvait encore y discerner quelques mots.
«...pour faire les bons choix dans le futur.»

Fin...ou début?

 
Vidéo réalisée par Arika 


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