Ce
matin, et comme tous les autres matins, le réveil de KaraL sonna en
diffusant sa chanson préférée du moment. Ce matin, et comme tous
les autres matins
elle l’éteignit en grommelant
quelque chose qui ressemblait à «Encore dix minutes», mais fut
immédiatement tirée
de son lit par Nimë, sa
fidèle lapine bélier dont l’estomac était réglé avec la
précision d’une bombe. Les yeux encore à demi-clos, KaraL se leva
et lui servit un bol de granulés qu’elle entreprit alors de
génocider sans se faire prier. Ce
fut ensuite à son tour de déjeuner avant de commencer une nouvelle
journée de travail bien remplie. Mais ce matin, et comme tous les
autres matins depuis quelques semaines, KaraL avait l’esprit
tourmenté par mille et une questions à ce sujet. Elle resta
quelques instants à dévisager les céréales qui flottaient dans son
bol, ballottées
par les vagues que créait sa petite cuillère dans la petite mer de
lait. Ces interrogations concernaient l’avenir de sa chaîne
YouTube et ne la quittaient plus ces derniers jours.
D’abord
apparues de façon sporadique, elles s’étaient insinuées
de plus en plus dans son esprit à mesure que des évènements
s’accumulaient. Ses vidéos ne faisaient pas énormément de vues
en comparaison de son nombre d’abonnés. Elle
passait des heures, quand ce n’était pas des jours, à monter des
vidéos qui sortaient de ses habitudes, mais
ne faisait pas plus de vues, si ce n’est moins.
Et pour couronner le tout, on l’avait même
accusée de plagiat pour
un poster Doctor Who sur
sa porte. Un simple
produit dérivé d’une série qu’elle adorait avait suffit à ce
que des ignares l’accusent de plagiat parce
qu’ils n’avaient ni la référence, ni la volonté de la
chercher. Tout
ça la dépassait. Comment
en était on arrivé là? À une époque où l’on s’intéresse
plus à la personne qu’au contenu qu’elle propose et où
on confond ses créations et ses décorations. Que
devait-elle faire pour que tout cela cesse?
Dès le petit déjeuner,
KaraL était déjà taraudée par tout un tas de questions,
ce qui n’arrangeait pas vraiment son appétit. Tout
compte fait, elle se dit qu’elle n’avait pas faim et qu’elle
déjeunerait plus tard. Elle
se leva en laissant en plan son bol de céréales et s’installa
devant la télé. Regarder un épisode de Doctor Who avec son cher
Peter Capaldi
la détendrait sûrement. Elle fut confortée dans cette idée par
Anoki, son petit chien qui vint se blottir contre elle au moment où
elle s’assit dans le canapé. Elle
passa alors cinquante agréable minutes à regarder le Douzième
Docteur envoyer balader les lois de la physique et du temps et à
caresser sa petite boule de poils anti-tracas, oubliant
ainsi pendant un temps ses inquiétudes. Mais
ces dernières revinrent aussitôt que l’épisode se termina.
Elle
se demandait comment donner plus de visibilité à sa chaîne,
comment faire les vues que méritait son travail. En réalité, elle
savait déjà comment faire: privilégier la quantité à la qualité,
passer moins de temps à faire ses montages, choisir des sujets qui
marchaient et non qui lui plaisaient, le tout pour se retrouver
autant de fois que possible dans
l’onglet des Tendances. Ces fichues Tendances où elle se faisait
insulter sur sa voix ou son physique les rares fois où elle s’y
retrouvait. Mais au moins,
elle gagnerait en abonnés et cela lui permettrait de faire les vues
qu’elle méritait, et de pouvoir ainsi s’impliquer dans des
projets plus ambitieux. En parlant de projets, elle en avait un peu
trop ces derniers temps. Son imagination et sa créativité
finissaient par lui jouer
un tour tant les idées à mettre en œuvre s’accumulaient dans son
emploi du temps. À
côté de ça, d’autres personnes recopiaient son contenu, ses
idées de vidéos et parfois même ses introductions,
et c’était ces mêmes personnes qui perçaient tandis qu’elle
restait ignorée. Face à une telle injustice, pourquoi continuer?
Pourquoi s’acharner au lieu de percer en faisant des vidéos
beaucoup plus lisses et beaucoup moins travaillées? Cette idée lui
avait déjà traversé l’esprit par le passé, mais à chaque fois
elle l’avait repoussée
en se rappelant que c’était contraire à sa façon de faire. Mais
ces dernières semaines, elle n’arrivait plus à la faire
disparaître et commençait même à se dire que ce ne serait pas une
si mauvaise idée que ça, finalement.
KaraL
réfléchissait à tout cela en descendant les escaliers de son
immeuble pour aller chercher son courrier. Elle fut cependant tirée
de ses pensées par les
extraordinaires talents de ténor de Monsieur Meuh, son
voisin du dessous dont les chants mélodieux résonnaient toute la
journée à travers son plancher. Il était un peu agaçant, mais pas
méchant pour un sou. Ce
matin, et comme tous les autres matins, il entonnait un énième
opéra relativement difficile à reconnaître à cause de sa façon
très particulière de l’interpréter. Arrivée en bas de
l’escalier, KaraL sortit
ses clés de sa poche et
ouvrit sa boîte aux
lettres. Elle y plongea sa
main sans prêter vraiment attention à ce qu’elle y trouverait.
Elle n’attendait pas de lettre ou de colis pour l’instant et
s’attendait à seulement
recevoir des publicités, des tracts, des relevés de compte et des
factures. Mais elle sentit soudain autre chose entre ses doigts. Elle
regarda alors avec intérêt à l’intérieur de sa boîte aux
lettres et découvrit un étrange objet en bois posé sur une pile
d’enveloppes. Elle récupéra tout son courrier et observa le
mystérieux objet. Cela ressemblait sans hésitation à une vieille
boîte à musique en bois, couverte de dorures finement sculptées et
douces au toucher. Mais
malgré son aspect ancien, elle avait l’air étrangement neuve et
intacte. Mais en la tenant
en main, elle sentit la texture du papier usé au bout de ses doigts
et se rendit compte qu’un petit mot était accroché en dessous de
la boîte. Celui-ci disait, avec une écriture imparfaite et maladroite, «N’oublie
jamais ton passé pour faire les bons choix dans le futur». Étrange
message.
KaraL
remonta avec une certaine précipitation les escaliers pour regagner
son appartement. Une fois qu’elle y fut, elle envoya distraitement
d’un geste de la main la pile de lettres sur une table voisine et
s’assit sur son canapé, la boîte à musique sur les genoux. Il
n’y avait aucune forme de mécanisme extérieur, donc
il devait s’agir d’une
de ces boîtes à musiques qui se mettaient en route dès qu’on les
ouvrait. Elle posa alors ses mains de chaque côté de
la boîte et commença à l’ouvrir délicatement. À peine celle-ci
était elle entrouverte qu’une lumière douce et chaude commença à
s’en échapper. KaraL la
referma sous l’effet de la surprise, puis se demanda pourquoi elle
s’inquiétait à ce sujet. Après tout, elle était dans la réalité
concrète et véritable, pas dans un film ou une fanfiction mal
écrite où elle se retrouverait aveuglée par la lumière et
transportée dans un autre monde, n’est-ce pas? Impossible que cela
puisse arriver, alors
pourquoi s’inquiéter? Cette lumière n’était sûrement qu’un
simple éclairage situé à l’intérieur de la boîte et qui
s’allumait quand on l’ouvrait. D’autant que la douce mélodie
d’une boîte à musique pourrait facilement la détendre. KaraL
souleva alors le couvercle et se retrouva aveuglée par une violente
lumière qui jaillit de l’artefact en bois. Elle entendit son petit
Anoki japper comme s’il était face à un danger, mais les
aboiements s’atténuèrent petit à petit, jusqu’à n’être
plus que des bruits sourds à peine audibles. Puis la lumière
disparut et ce fut l’obscurité.
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| Fanart par Mira |

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