Après
une durée qu’elle fut incapable d’estimer, KaraL reprit
conscience. D’ailleurs, elle n’était pas vraiment sûre d’avoir
perdu conscience. Tout ce dont elle se souvenait, c’était de cette
énorme armoire qui s’était abattue sur elle, de cet énorme
monolithe de bois massif qui lui était tombé dessus de toute sa
hauteur, sur le point de l’écraser sous sa masse de centaines et
de centaines de kilogrammes. Elle
n’était même pas sûr d’avoir ressenti l’impact,
ou alors elle ne s’en souvenait plus. Instinctivement, elle passa
une main dans ses cheveux et sentit une bosse de la taille d’un
petit œuf qui s’était formée sur le côté de son crâne.
Apparemment, un choc avait
bien eu lieu, car les bosses n’apparaissaient pas comme ça, mais
le souvenir en restait très flou. Il y avait cependant une chose
dont KaraL se souvenait très distinctement. Il paraît que lorsqu’on
est sur le point de mourir, on revoit sa vie défiler devant ses
yeux, ou tout du moins des moments-clés de
celle-ci, et elle en avait
fait l’expérience. Elle
s’était vu en train de monter des vidéos. Quand cela lui revint
en tête, des larmes commencèrent à perler au bord de ses yeux.
Cela voulait-il dire que, inconsciemment, elle résumait sa propre
vie au montage de vidéos? À croire que le destin lui avait envoyé
un message pour la faire réagir, une sorte d’électrochoc délivré
sous la forme d’un meuble colossal. Mais pour l’instant, il
fallait être forte. KaraL retint ses pleurs, se disant qu’elle se
laisserait aller une fois revenu dans son cher appartement, parmi ses
animaux bien-aimés, et
qu’elle prendrait alors le temps de réfléchir à tout cela. Elle
se rendit compte qu’elle était étendue par terre, se releva
difficilement et regarda autour d’elle.
Cependant,
il n’y avait rien à regarder, étant donné que tout ce qui
s’offrait à son regard était une obscurité totale. Elle était
seule, dans le noir, et aucun bruit ne parvenait à ses oreilles, pas
même le bourdonnement sourd que l’on entend parfois en fond sonore
dans un grand espace vide. Il
y avait d’ailleurs quelque chose d’anormal, pour ne pas dire
surnaturel, avec cette obscurité qui l’entourait. Elle était
épaisse, dense, presque étouffante, comme s’il s’était agi
d’une masse noire qui cherchait à l’envelopper, à la recouvrir
pour qu’elle ne puisse plus s’en dégager. KaraL sentit son
rythme cardiaque s’accélérer et son souffle s’affoler, tandis
qu’une goutte de sueur froide coulait le long de sa nuque. Elle se
sentit envahi par un mélange de peur et d’appréhension, comme si
elle craignait que quelque chose de pire que tout ce qu’elle avait
croisé jusqu’ici la saisisse dans l’obscurité, un peu comme
lorsqu’on a peur de nager en haute mer, hanté
par l’idée que l’on
ne peut pas savoir ce qui se
déplace sous nos pieds. KaraL
lutta contre la panique qui commençait à l’envahir, tentant de
reprendre son calme. Après tout, elle se trouvait juste dans un lieu
inconnu plongé dans l’obscurité, mais rien ne garantissait que
quelque chose de négatif allait lui tomber dessus. Elle prit une
grande inspiration pour se détendre, et c’est à ce moment qu’elle
l’entendit. Cet unique bruit de pas qui résonna dans son dos,
comme si quelqu’un était
apparu derrière elle, et
qui lui glaça le sang. Elle ne put retenir un petit cri et se
retourna.
KaraL
était moins soulagée de savoir qu’elle n’était finalement pas
seule dans la pénombre qu’effrayée par ce qu’elle vit. À
quelques mètres d’elle se dressait une silhouette encore plus
sombre que l’obscurité elle même. Elle avait une forme plus ou
moins humaine, mais donnait l’impression d’avoir été étirée
par une force inconnue jusqu’à atteindre environ trois mètres de
hauteur. Le tissu du
manteau qui la recouvrait semblait avoir été tissé dans des
ténèbres faites
matière, et son capuchon masquait l’entièreté de son visage.
Soudain, une partie de
l’obscurité disparut autour
d’eux, comme effacée par une froide lumière d’origine inconnue,
révélant un sol de dalles lisses et blanches et les éclairant tous
les deux. Même si KaraL était désormais capable de voir la
silhouette comme en plein jour, elle n’arrivait toujours pas à
voir son visage. Elle s’approcha donc de quelques pas et leva la
tête pour la regarder en face en essayant de contrôler la peur qui
couvait en elle.
«Tu...tu es l’Esprit du Futur,
pas vrai? demanda-t-elle.»
La
silhouette ne répondit pas et se contenta de hocher presque
imperceptiblement la tête. Un
silence qui parut durer une éternité s’installa jusqu’à ce que
KaraL se décide à parler de nouveau. Elle avait peur de la réponse
qu’elle allait recevoir, mais quelque chose en elle la poussait à
demander, comme une sorte
d’attirance envers une connaissance interdite et terrible, mais
nécessaire.
«J’ai
déjà croisé tes
collègues les Esprits du Passé et du Présent, et presque tout le
monde connaît l’histoire de Scrooge écrite par Dickens. Donc je
suppose que tu es ici pour me montrer mon avenir sur YouTube, pas
vrai?»
L’Esprit
du Futur ne répondit toujours pas. Il se contenta de tendre vers sa
droite un bras filiforme plus
grand que KaraL elle -même. Aussitôt, un couloir de lumière et
de dalles blanches apparut
dans la direction pointée.
Là encore, KaraL était incapable de dire d’où venait la lumière,
à croire que les ténèbres se contentaient simplement de
disparaître selon la volonté de l’Esprit. Après quelques
secondes d’hésitation, KaraL prit son courage à deux mains et
s’avança timidement le long du chemin immaculé qui s’enfonçait
jusqu’à un invisible horizon dans une obscurité mystérieuse qui
pouvait renfermer n’importe quoi, pour le meilleur comme pour le
pire. Chaque pas que KaraL
faisait semblait résonner puis disparaître au loin comme si elle se
trouvait dans une pièce vide aux dimensions colossales.
Il était cependant impossible de savoir si c’était le cas, car
tout l’extérieur du chemin était enveloppé par ces ténèbres
presque palpables. Après
avoir parcouru une vingtaine de mètres, ou du moins en avait-elle
l’impression, KaraL tourna la tête et constata que l’Esprit du
Futur n’avait pas bougé et se contentait de l’observer de loin.
Mais dès qu’elle regarda de nouveau devant elle, elle se retrouva
nez-à-nez avec un tweet
qu’elle avait publié en juin 2018, dans
lequel elle se demandait si elle ne devait pas privilégier la
quantité à la qualité pour éviter d’être oubliée par YouTube.
Elle essaya de toucher ce message numérique qui flottait devant
elle, mais celui-ci s’évapora à peine effleuré, pour être
remplacé par l’extrait
d’un live Mixer où elle
s’était posée la même question. À
peine terminé, celui-ci s’évapora à son tour et ce fut de
nouveau le silence. KaraL resta interloquée quelques instants par
ces deux étranges apparitions, puis se remit en marche. Après
encore quelques mètres, elle remarqua
à sa droite une forme rectangulaire à hauteur de son visage. En
tournant la tête, elle constata qu’ils s’agissait d’une
miniature YouTube qui flottait au-dessus du bord du chemin, à
moins d’un mètre d’elle.
Elle mesurait environ un
mètre de longueur pour soixante centimètres de hauteur,
était très bien montée,
dépassant même par certains aspects ce qu’elle-même savait
faire, et avait un titre
légèrement aguicheur:
«ET SI ON RAGEAIT UN
PEU?». De
plus, elle cumulait plus
de cinq millions de vues. Un détail assez étrange ne manqua pas
d’intriguer KaraL: le visage de la personne sur la miniature était
soigneusement flouté et le nom de la chaîne qui figurait en-dessous
semblait avoir été rayé jusqu’à en devenir complètement
illisible.
Curieuse,
KaraL fit deux pas en avant et approcha sa main du visage effacé qui
se trouvait en face du sien. Elle s’attendait à ce que la
miniature s’évapore au moindre contact, mais elle était animée
par un irrépressible besoin de toucher cette face inconnue dont la
forme lui paraissait pourtant si familière. Dès que ses doigts
rencontrèrent le
mystérieux visage, la miniature ne disparut pas, mais s’illumina
légèrement et produisit un délicat tintement numérique. Dans la
même seconde, une myriade de miniatures se matérialisèrent des
deux côtés du chemin, collées les unes aux autres, jusqu’à
former deux énormes murs qui s’étendaient en hauteur comme en
longueur au-delà des limites de la vision humaine. KaraL commença à
paniquer et frappa à plusieurs reprises dans le mur qui s’était
formé devant elle, puis renonça en constatant que cela n’avait
aucun effet. Regardant au-dessus et autour d’elle, elle se rendit
compte que le chemin qu’elle avait parcouru, ainsi que l’Esprit
du Futur, avaient disparu pour être remplacés par un mur de
ténèbres derrière lequel se trouvaient le mystère et l’inconnu.
Plus qu’une seule chose
à faire: continuer à avancer le long du chemin en espérant trouver
une échappatoire. À mesure qu’elle avançait, KaraL constatait que
les miniatures étaient toutes à l’image de la première: très
bien montées, affublées
de titres un peu
aguicheurs, aux
sujets et concepts qui semblaient surfer sur des modes passagères.
Bref, pensées pour attirer l’œil et les vues, au détriment de
l’originalité et de la personnalité, ce
qui semblait marcher étant donné
que chacune affichait un compteur de vues de l’échelle des
millions. Elles
présentaient également toutes un
nom de chaîne rayé et un visage effacé par un puissant flou. Plus
KaraL avançait, plus toutes ces choses étaient accentuées sur
chaque miniature, jusqu’à ce que les murs ne soient plus qu’un
immense amoncellement de montages de
qualité professionnelle, mais
froids et vides en comparaison des
miniatures
qu’elle faisait régulièrement pour ses vidéos.
Après
plusieurs minutes de marche, le chemin s’interrompit au bord d’un
nouvel abîme
de ténèbres, de même
que les murs dont les extrémités étaient composées de miniatures
portant la mention «Nouveau». Apparemment,
ces miniatures semblaient retracer l’évolution d’une chaîne
YouTube vidéo après vidéo, mais à qui appartenait-elle? Soudain,
un bruit de pas assez familier résonna dans le dos de KaraL. Elle
se retourna en sursautant et se retrouva de nouveau face à l’Esprit
du Futur, qui la toisait de toute sa
hauteur.
«Dis-moi, demanda KaraL, qui a
fait toutes ces vidéos?»
L’Esprit
du Futur resta muet. Il se contenta de tendre un de ses immenses bras
en direction de la
miniature la plus proche du visage de KaraL. Son bras parut
s’allonger et une immense main de métal sortit de l’épaisse
manche qui l’enveloppait. Elle était squelettique et ses cinq
doigts étaient si longs et fins qu’ils donnaient l’impression
d’être un simple assemblage de solides tiges de fer mises bout à
bout. L’Esprit passa sa main sur la miniature avec le même geste
qu’un professeur qui essuie la craie de son tableau avec un
chiffon. Lorsqu’il la
retira, KaraL découvrit avec effroi que le visage flou avait été
remplacé par le sien et que, là où se trouvait quelques secondes
plus tôt un nom illisible, un mot de cinq lettres trônait à côté
de l’imposant nombre de vues: KaraL.
«Mais...mais c’est pas
possible! Je ne supporterais pas d’avoir une chaîne pareille.»
L’Esprit tendit son autre bras
en direction de KaraL, lui présentant une main close et tournée
vers le haut. Il l’ouvrit délicatement, dévoilant un étrange
objet circulaire d’une dizaine de centimètre de diamètre, et
l’approcha de KaraL. Instinctivement, elle releva les yeux vers son
visage enfoui sous son capuchon et découvrit un large sourire blanc
qui luisait dans l’obscurité, surplombé de deux points rouges
lumineux qui pouvaient être des yeux. Ce n’était pas un sourire
amical ou rassurant, plutôt un rictus hypocrite qui se voulait
sympathique mais qui était en réalité aussi froid que vide
d’émotions. Le sourire mécanique d’un robot qui faisait ce pour
quoi on l’avait programmé. KaraL devint livide à la vue de ces
lueurs censées former un visage, mais prit une grande inspiration et
l’objet que lui tendait l’Esprit du Futur. À peine l’eût-elle
pris en main que celui-ci projeta devant ses yeux un hologramme
représentant la page d’accueil de sa chaîne YouTube. Sur celle-ci
figuraient bien les miniatures qui constituaient les murs entre
lesquels elle était emprisonnée, à ceci près qu’ici son visage
n’y était pas effacé. Tout en haut trônait le mot KaraL,
au-dessus d’un nombre d’abonnés qui dépassait sans souci les
quatre millions, à côté d’une photo la représentant. Enfin,
elle s’y reconnaissait mais avait peine à croire que c’était
bien elle. Coupe de cheveux, maquillage, expression faciale, tout
semblait avoir changé pour paraître plus beaucoup lisse et
conventionnel et beaucoup moins...KaraL. Il y avait aussi quelque
chose qui manquait dans son regard sur cette photo, un peu comme si
l’étincelle de la passion s’y était éteinte. En y regardant de
plus près, KaraL se rendit compte que c’était en fait le cas sur
chacune des miniatures qu’elle pouvait voir. Était-ce vraiment ça
son avenir? Perdre toute passion et toute personnalité pour ne faire
plus que des vidéos à la chaîne, belles en apparence mais vides et
impersonnelles. Tout cela pour enfin connaître le succès qu’elle
méritait et qu’elle n’arrivait pas à atteindre. Dans le futur,
avait-elle vraiment fini par faire ce choix?
KaraL tendit le projecteur
d’hologrammes à l’Esprit du Futur sans dire un mot, faisant un
effort surhumain pour ne pas laisser transparaître ses émotions.
Celui-ci le reprit et le fit disparaître en même temps que son
imposante main de métal dans son épaisse manche de tissu. À
nouveau, il toisa KaraL de toute sa hauteur, la transperçant de son
regard écarlate tout en continuant à afficher son sourire de
façade. Lentement, il leva sa deuxième main à hauteur de son
capuchon, puis claqua des doigts, produisant un son puissant qui
résonna longuement. Au même instant, les murs de miniatures et le
chemin de lumière s’évaporèrent en quelques secondes. De nouveau
plongée dans une obscurité totale, KaraL ne discernait plus que le
visage de l’Esprit du Futur, alors que l’écho du claquement
mourait lentement. Deux points rouges et un croissant blanc qui
luisaient dans les ténèbres. Quelques secondes passèrent. Quelques
secondes qui parurent à KaraL durer une éternité, car le silence
qui s’installait était plus que pesant, car les ténèbres
semblaient vouloir l’engloutir, et car la seule chose qui s’offrait
à ses yeux était le visage dérangeant de l’Esprit du Futur.
Soudain, un nouveau claquement de doigts s’éleva dans l’obscurité
et la lumière revint. Cette fois-ci, la lumière d’origine
inconnue n’éclaira que KaraL, tandis que les yeux de l’Esprit
continuaient à luire dans le noir. Désorientée, KaraL eut le
réflexe de regarder autour d’elle et se rendit compte qu’un
nouveau chemin de lumière s’était matérialisé derrière elle,
là où quelques instants plus tôt le chemin précédent s’était
interrompu devant un abysse d’obscurité. En tournant la tête,
elle put constater que l’Esprit du Futur continuait à la fixer en
souriant depuis les ténèbres.
Visiblement, il s’attendait à
ce qu’elle avance le long du chemin lumineux qui se perdait au loin
dans les ténèbres. Mais KaraL hésitait à s’y aventurer, car
elle commençait à avoir peur de ce qu’elle y rencontrerait. Elle
était déjà assez troublée par la vision de ce que sa chaîne
allait devenir en un nombre indéterminé
d’années. Mais à bien y réfléchir, que pouvait-elle découvrir
de pire qu’une «elle» du futur ayant perdu sa passion? Qu’est-ce
que l’Esprit pouvait même lui montrer de plus? Avec un peu de
chance, c’était la fin de son entrevue avec celui-ci et ce chemin
la mènerait vers le monde réel ou vers une quelconque sortie. Il
n’y avait aucun moyen qu’en être sûr, mais elle
avait plus de chance de repartir d’ici en avançant qu’en restant
plantée ici à jouer les fougères.
Elle continua d’avancer calmement, se
persuadant du mieux qu’elle pouvait qu’elle ne trouverait rien de
pire au bout du chemin.
Après un
temps de marche indéterminé mais qui devait se compter en minutes,
KaraL commença à entendre une voix au loin. Une voix très
familière, mais étouffée par la
distance et difficile à reconnaître.
Intriguée, elle accéléra le pas et se
concentra sur la voix. Étrangement, ses pas ne produisaient aucun
bruit, et ce malgré le rythme de sa marche, comme
si le monde mystérieux qui l’entourait avait décidé de jouer
avec les lois habituelles de la physique pour la guider vers la voix.
Quoique, ce n’était pas la première fois que le son se comportait
de manière inhabituelle ici. KaraL
s’arrêta dans ses réflexions en se rendant soudain compte qu’il
s’agissait de sa propre voix, encore
trop lointaine pour pouvoir comprendre ce qu’elle disait. La marche
rapide se transforma alors en course. Très vite, KaraL arriva au
bout du chemin
lumineux, mais cette fois-ci elle continua droit devant elle sans
hésitation et plongea dans les
ténèbres. Elle eût l’impression que l’obscurité se
resserrait autour d’elle et essayait de
l’empoigner à mesure qu’elle
avançait, mais pas question de s’arrêter
ou de faire demi-tour. Sa voix devenait
de plus en plus forte et intelligible et KaraL vit soudain apparaître
au loin ce qui semblait être l’intérieur d’un bureau ou d’une
chambre. Après encore quelques secondes de course, elle y arriva et
constata qu’il s’agissait de la pièce de son appartement où
elle enregistrait et montait ses vidéos. Le décor avait cependant
légèrement changé. Mais quelque chose
d’autre, ou plutôt quelqu’un, attira immédiatement son
attention: une personne qu’elle voyait
de dos était assise dans un siège et semblait être la source de la
voix qu’elle suivait. C’était la
KaraL du Futur.
«Oui,
Monsieur. Ce serait un plaisir pour moi de parler de votre produit au
début d’une de mes vidéos. Non, pas
pour la prochaine, elle est déjà prise, mais je peux vous proposer
celle de la semaine prochaine. Hmm? Très bien, je note. Au revoir,
Monsieur, et bonne journée!»
KaraL
eut du mal à en croire ses oreilles. Dans le futur, allait-elle
vraiment se mettre à faire des placements de produits à la chaîne?
Elle s’approcha de son double
futuriste pour lui poser une main sur l’épaule et lui parler, mais
celle-ci passa au travers de ladite épaule et du siège. Surprise,
KaraL eut le réflexe d’essayer de nouveau et se rendit compte
qu’elle ne faisait que traverser son double, comme
s’il s’agissait d’un hologramme ou d’un fantôme. Elle ne
pouvait qu’observer la scène, impuissante. La KaraL du Futur
commença à pianoter sur le clavier de son ordinateur pour
répondre à un mail. KaraL s’approcha et se pencha par dessus son
épaule. Elle blêmit en lisant le mail auquel son double répondait.
Il s’agissait d’un monteur
professionnel qui lui annonçait qu’il avait terminé le montage de
sa vidéo et qu’elle était prête à être mise en ligne. Après
avoir répondu, son double futuriste lâcha un long soupir et
commença à faire tournoyer un stylo de grande marque entre ses
doigts, tout en balayant du regard les
multiples écrans de PC surpuissants qui s’alignaient sur son large
et massif bureau. D’un
air ennuyé, elle fit pivoter son siège
et resta quelques instants à fixer les étagères qui lui faisaient
face. Elle passa lentement ses mains sur
son visage en prenant une longue inspiration,
puis soupira à nouveau avant de se
lever et se
diriger
vers son étagère. KaraL constata avec
un certain
effroi que cette version futuriste
d’elle-même était physiquement différente. Elle portait un
tailleur et un jean au lieu de ses robes et collants habituels,
tandis que son maquillage semblait beaucoup plus coquet et élaboré.
Elle ne portait même plus de plumes
dans les cheveux et surtout, comble de l’horreur, elle n’avait
plus du tout la même coupe de cheveux. Ils
étaient beaucoup plus court, coupés en carré moyen. En résumé,
elle avait une apparence agréable, mais beaucoup plus
conventionnelle. À
côté de ses figurines et mangas, elle prit un livre qui devait
faire un peu plus d’une centaine de page et le feuilleta
distraitement. Sur sa couverture, on pouvait la voir tout sourire en
dessous d’un titre qui disait «KaraL,
la passion de la vidéo». Elle le
referma,
regarda la couverture d’un
air mélancolique et lâcha un murmure.
«À
l’époque, c‘était encore vrai...»
Elle
rangea le livre et tourna la tête vers un poster la représentant
qui était accroché non loin de l’étagère. KaraL
sur scène,
un spectacle sur les planches dans lequel elle parlait avec humour de
l’aventure YouTube, du moins selon l’affiche. Au
pied de l’affiche était accroché un petit post-it sur lequel on
pouvait lire «Certaines blagues supprimées
sur recommandation de mon agent. Prendre
note pour une prochaine fois.».
La KaraL du Futur contempla l’affiche avec un air triste. Soudain,
une sonnerie se fit entendre et
KaraL sortit
de sa poche un téléphone portable apparemment de dernière
génération et
le porta à son oreille.
«Oui
allô? Oui, bonjour Madame, répondit-elle
en prenant un air enjoué.
Non non, je n’ai pas oublié mon passage dans votre émission mardi
prochain, ne vous inquiétez pas. Normalement, mon agent a
dû organiser tout cela avec vous. Oui, c’est bien ça. Parfait,
je vous dis donc à mardi. Au revoir, Madame. Passez une bonne
journée.»
KaraL
raccrocha en poussant un énième soupir et se laissa lourdement
tomber dans son fauteuil. Après quelques minutes de silence, elle se
redressa, pivota en direction de son bureau et
ouvrit un tiroir. Elle en sortit un morceau de papier ainsi qu’une
boîte à musique aux dorures facilement reconnaissables. Avec le
stylo qui traînait non loin d’elle, elle commença à griffonner
sur le papier, mais raya soudain ce qu’elle venait d’écrire,
déchira la feuille en deux et garda la moitié immaculée.
«Comment
je peux formuler ça en quelques mots? Si ce n’est pas assez
explicite, elle
risque, enfin je risque, de ne pas comprendre et il n’y aura aucun
changement. Si ça l’est trop, je risque de croire à une blague ou
de me poser des questions sur le voyage dans le temps. Pourquoi pas
avec un truc du genre «N’oublie
jamais ton passé pour faire les bons choix dans le futur»? Ouais,
ça sonne bien. Ça lui rappellera, enfin me rappellera, mes débuts
et pourquoi j’ai commencé à faire des vidéos.»
De la main droite, elle
écrivit avec soin la phrase qu’elle venait de trouver, puis
accrocha le morceau de papier en-dessous de la boîte à musique avec
du ruban adhésif. KaraL étant gauchère, l'écriture était hésitante, maladroite, voire presque brouillonne, si bien qu'il était impossible de deviner qui avait écrit ce message en tentant de reconnaître son écriture. Ensuite, elle se leva et se dirigea vers la porte
de son bureau, recouvert d’un imposant poster représentant une
façade du mythique Tardis de la série Doctor Who. Elle
sortit de sa poche une clé au bout de laquelle pendait un porte-clé
en vinyle représentant le Douzième Docteur et l’inséra dans la
serrure. La clé fit deux tours vers la droite à l’intérieur de
la serrure et la porte s’ouvrit en
libérant une lumière blanche puissante mais douce. KaraL
franchit
le seuil et referma la porte derrière elle. Immédiatement
après, un bruit de décollage reconnaissable entre mille se fit
entendre. Un bruit de Tardis qui prenait son envol.
La
KaraL véritable, celle qui avait assisté à toute cette scène en
silence, était livide et tremblante. Elle pensait que le changement
de style de sa chaîne que lui avait montré l’Esprit du Futur
serait
la pire chose imaginable pour son avenir, mais ce qu’elle venait de
voir lui prouvait que non. Elle
s’assit par terre au milieu du décor immatériel qui l’entourait
et cacha son visage entre ses mains. Ce qu’elle venait de voir ne
pouvait pas être vrai. Ce
ne pouvait pas être son avenir. Changer
complètement de style vestimentaire et de coupe de cheveux pour
attirer
plus de monde, multiplier les projets parallèles à ses vidéos,
mais au prix d’aseptiser son
humour, de trahir sa façon de travailler et même, comble du
sacrilège, de ne
plus monter ses vidéos. C’était pourtant elle qui avait expliqué
en live qu’elle se refuserait toujours de prendre un monteur, quand
bien même cela lui faciliterait le travail, car elle trouvait que
cela le
rendait
impersonnel. Malgré
tous les efforts qu’elle avait pu faire jusque là, Karal craqua et
commença à sangloter. Puis
les sanglots se transformèrent en pleurs. Elle resta ainsi quelques
minutes jusqu’à avoir évacué toutes les larmes de son corps,
puis les essuya d’un revers de la manche et se releva. Ce qu’elle
venait de voir, un avenir parmi tant d’autres en fonction des choix
qu’elle prendrait dans sa vie, l’avait peut-être fait souffrir
mais lui avait surtout fait prendre conscience d’une chose: sa
plus grande force sur YouTube, c’était son originalité. Son
humour de psychopathe, ses introductions sous-forme de
courts-métrages, son montage qui la rendait fière d’y passer des
heures, et tant d’autres choses. C’était avec ça que devait se
faire son ascension vers
le sommet, et non en choisissant d’y parvenir plus facilement au
prix de tout ce qui faisait son identité. Soudain,
un bruit de pas unique et familier se fit entendre, celui de l’Esprit
du Futur. KaraL se retourna et lui fit de nouveau face, toisée par
cet étrange visage aux yeux écarlates. Son
sourire immaculé s’entrouvrit lentement, comme pour tenter
d’articuler quelques syllabes.
«Ad...friendly.
Réussite...rapide. Satisfaite?
-
Je
déteste le résultat, répondit sèchement KaraL. Je
le déteste!»
Elle
n’avait rien trouvé d’autre à répondre. L’Esprit
eut un mouvement de recul presque imperceptible. Il commença alors à
être pris d’étranges spasmes accompagnés d’un son qui
ressemblait à un éclat de rire aux accents robotiques, tandis que
son rictus s’accentua au point d’en devenir effrayant. Le
rire devint de plus en plus fort, jusqu’à devenir assourdissant et
l’Esprit disparut lentement, comme englouti par l’obscurité. Ses
yeux rouges et son sourire blanc continuèrent de luire dans les
ténèbres, avant
de disparaître à leur tour. Le rire continua à résonner quelques
secondes encore avant de mourir et
de plonger KaraL dans le silence. Elle se rendit alors compte que le
décor de son double du futur avait également disparu et qu’elle
était désormais seule au milieu des ténèbres. Une phrase parvint
soudain doucement à elle,
faible,
timide, atténuée, comme murmurée au creux de son oreille.
«N’oublie
jamais ton passé pour faire les bons choix dans le futur»
Les
ténèbres commencèrent alors à se dissiper et KaraL vit apparaître
tout autour d’elle des dizaines d’arbres qui s’élevaient si
haut que leurs cimes disparaissaient dans un épais brouillard qui
faisait office de ciel de substitution. À
une quinzaine de mètres d’elle brillait une faible lueur blafarde.
KaraL avança avec curiosité en direction de celle-ci, tout en
regardant autour d’elle. Elle se trouvait maintenant dans une forêt
sombre et silencieuse, à l’image de celles que l’on trouvait
dans de nombreux jeux vidéo d’horreur. Ces même jeux avec
lesquels sa chaîne avait commencé, à l’époque où elle se
lançait un peu à tâtons mais avec beaucoup de passion dans
l’aventure YouTube. Cette forêt était supposée être effrayante,
mais au contraire elle l’apaisait en la renvoyant à ses origines,
en lui rappelant ce qu’elle était à ses débuts. Cela produisit
un déclic et KaraL se jura de rester fidèle à elle-même jusqu’au
bout. La route serait dure et parsemée d’obstacles. Parfois, elle
tomberait, mais toujours elle se relèverait, endurcie par les
épreuves. Insultes sur son physique, démonétisations arbitraires,
plagiats, rien n’arriverait à la faire chuter pour de bon. KaraL
arriva devant la lueur et découvrit que celle-ci
était émise par une boîte à musique. La boîte à musique. Celle
qui, à peine ouverte, l’avait envoyée se confronter à trois
mystérieux Esprits qui lui avaient montré tous les aspects de son
travail sur YouTube. KaraL la secoua délicatement et eût la joie de ne plus entendre l'inquiétant cliquetis présent lorsqu'elle l'avait accidentellement cassée. Pour une raison inexplicable, la boîte était à nouveau intacte. En toute logique scénaristique, elle devrait donc la ramener à son appartement si elle l’ouvrait de nouveau.
Elle se pencha, la prit en main et souleva le couvercle. Alors ce fut
la même lueur aveuglante qui fit tout disparaître autour d’elle
avant de s’éteindre.
![]() |
| Fanart par Mira |
![]() |
| L'Esprit du Futur, par Quentin22. |


Commentaires
Enregistrer un commentaire