Le Présent

Que venait-il de se passer? Les idées affluaient dans la tête de KaraL au fur et à mesure que la pression sanguine augmentait dans ses tempes. "Ah oui! Ça me revient! La boîte à musique.... Patrick le nain et sa lanterne.... Argh! Une migraine...". Des bruits familiers se mêlaient au rythme sourd du sang dans ses veines. Que pouvaient-ils être? Impossible de les distinguer pour le moment. KaraL essaya alors d'ouvrir les yeux, mais la lumière était trop intense. A moins que ce soit le choc qui n'ait été trop grand? Elle insista prudemment, entrouvrit les yeux péniblement avant de les refermer aussitôt, par réflexe plus que par douleur, cette fois-ci. Qu'allait-elle découvrir? Était-elle toujours prisonnière du monde étrange de Patrick? Avec un peu de chance, elle se réveillerait chez elle, étendue par terre pour on ne sait quelle obscure raison... En tous cas, elle l'espérait de toute son âme. "Allez, du courage!", se répétait-elle. "D'abord, ouvrir les yeux.". Au milieu d'un immense halo de lumière vive, elle commença à distinguer des traînées multicolores dansant devant ses yeux. KaraL plissa les yeux pour affûter sa vision vacillante. Les traînées devinrent des formes de plus en plus précises, et le halo éclatant, un ciel bleu, dans lequel dansait joyeusement une nuée d'oiseaux. KaraL était toujours étendue sur le sol. La curiosité la poussa à étendre son bras pour tâter le sol. Deux informations lui ont été aussitôt retournées : la douleur lancinante de son corps meurtri, preuve qu'il lui était bien arrivée quelque chose, contrastant avec la douceur de l'herbe fraîche. "Ça va aller, m'dame ?", dit une voix fluette. "Voilà donc les bruits familiers que je n'arrivais pas à identifier: les crissements de pneus de vélo sur du gravier, et une voix d'enfant." "M'dame ? M'dame ?", insista-t-il, accompagnant l'ombre rondouillarde de sa tête au-dessus de celle de KaraL. "Alors, c'est toi, l'esprit du présent ?", plaisanta-t-elle en essayant de s'assoir avec grand peine devant un gamin incrédule. "Heu... Non, m'dame. J'vous ai vu vous évanouir et rouler dans le tas d'herbes en bas. Vous allez bien?". Évanouie... Le mot secoua les souvenirs morcelés du jour dans la tête de KaraL comme un bébé agiterait son hochet pour le montrer à ses parents. Sauf que le son qu'il pouvait produire n'évoquait rien de cohérent à KaraL, juste des bribes de moments drapés dans la brume d'une journée visiblement peu ordinaire. L'esprit aiguisé de KaraL se remit petit à petit à fonctionner. Les instants flous n'empêchaient nullement sa réflexion. "Où suis-je exactement?", pensa-t-elle. Des bruits se faisaient entendre ça et là : une ou deux voitures roulaient à une allure modérée, une autre se gare, suivie d'une portière qui claque. Des oiseaux, une brise légère, de la végétation, ... Des enfants. Des enfants chahutaient sur une aire de jeux. L'endroit était familier à KaraL: il s'agissait du parc dans lequel elle avait pris récemment l'habitude de promener Anoki, son jeune berger australien. "Anoki... Oh non! Pourvu qu'il ne se soit pas... Dis-moi, petit, tu n'aurais pas vu mon chien par hasard? Attends, je vais te le montrer...". KaraL se leva avec difficulté, puis fouilla dans la poche intérieure gauche de son blouson noir pour agripper son téléphone, avant de le déverrouiller. "J'ai des photos de lui ici", voilà ce que KaraL aurait aimé pouvoir dire. Les mots moururent dans sa gorge lorsqu'elle réalisa avec stupeur l'étrange vérité. C'était bien son téléphone qu'elle tenait entre les mains, il n'y avait aucun doute. Les petites rayures sur l'écran étaient celles qu'elle avait faites en le faisant tomber sur le trottoir un jour de pluie. La peinture noire était usée et laissait entrevoir le plastique gris du bouton ON. C'était SON téléphone, et pourtant quelque chose n'allait pas, quelque chose d'important : il n'y avait aucune photo, aucune vidéo, pas la moindre trace de sa famille, de ses amis, de Nimë, de Pix ou d'Anoki. Il n'y avait rien, pas même un selfie. KaraL fut prise d'un léger vertige, avant de se ressaisir aussitôt. Elle prit une lente inspiration, et expira au rythme apaisé de son cœur. Qu'avait-il pu bien se passer? Un bug aurait supprimé tous ses précieux souvenirs? Était-ce une sorte de plaisanterie cruelle? Qui aurait eu intérêt à effacer ses photos sans voler son téléphone alors qu'elle était évanouie? Toutes ces questions sonnaient de façon grotesque dans l'esprit torturé de KaraL. Une pensée l'impacta soudainement avec la fulgurance d'une balle de revolver décochée en pleine tête. "Et ma chaîne? Elle n'a pas pu disparaître elle aussi?!" Le vieux smartphone venait de se remettre en veille. Les doigts crispés de KaraL tentaient nerveusement de le déverrouiller. "Vite, l'appli Youtube ! Allez, satané machin ! Affiche-moi cette foutue page!" Le regard de KaraL et son teint livide en disaient long sur ce qu'elle venait de voir. Ou plutôt de ne pas voir: le moteur de recherche de Youtube ne renvoyait aucun résultat probant: un restaurant indien, quelques clips, mais pas de Youtubeuse à l'humour tranchant, aucune chaîne ne comportant son nom. C'en était trop pour KaraL, qui serrait les poings aussi fort qu'elle le pût, qui se mordit la lèvre pour s'empêcher de pleurer, et qui contractait ses muscles douloureux pour se prouver qu'elle existe au milieu de cet endroit terriblement familier, et qui pourtant semblait la rejeter. Exister? "Je dois forcément exister, je suis là, après tout!", pensa-t-elle. KaraL se tourna vers le jeune garçon. Il ne devait pas avoir plus de 9 ou 10 ans. "Dis, petit, tu sais qui je suis?", demanda la voix de KaraL, d'habitude toujours très claire, mais trahissant légèrement l'inquiétude. La réponse ne se fit pas attendre: "Non, m'dame. Vous êtes asthmatique ?" Dans d'autres circonstances, KaraL aurait sûrement ri de bon cœur en comprenant que le garçon voulait en fait lui demander si elle était amnésique. Pas cette fois.

KaraL fit le vide dans son esprit pour se ressaisir. Après tout, ce n'est pas parce que son jeune "sauveur" ne la connaissait pas qu'il en était de même pour tout le monde. Elle remercia l'enfant, qui la regarda s'éloigner avec hâte. Rejoindre son appartement semblait être la piste la plus logique à suivre, en espérant y trouver une quelconque trace d'elle-même. Les perpétuels assauts de son flot de questions sur sa forteresse de raison l'ont conduit devant la porte de la résidence plus vite qu'elle ne l'aurait cru. Par chance, elle avait toujours son trousseau de clés. En traversant le couloir, elle jeta un rapide coup d'œil à sa boîte aux lettres. Sans surprise, son nom n'apparaissait nulle part. Pas le temps de s'attarder, la vérité devait se trouver plus haut. En montant les escaliers, elle bouscula un voisin. Celui-ci ne manquait jamais l'occasion de s'arrêter pour discuter dès qu'il voyait KaraL. Aujourd'hui, elle n'avait droit qu'à un "Désolé" laconique. Comment aurait-elle pu imaginer que ces discussions insipides auraient pu lui manquer un jour? La voici enfin arrivée devant la porte de son appartement. Qu'allait-elle y trouver? Qu'espérait-elle seulement y trouver? Cœur battant et nerfs à vif, elle se saisit de la poignée de porte d'une main tremblante, et introduisit de l'autre le précieux sésame dans la serrure. Elle ouvrit lentement la porte. L'appartement était plongé dans la plus totale obscurité. KaraL essaya alors d'atteindre l'interrupteur et lorsqu'elle y parvint, la lumière ne s'alluma pas. Bien décidée à aller au fond des choses, elle empoigna son smartphone pour activer la lampe-torche. "Ohé, il y a quelqu'un?" Sa voix se perdit dans l'écho du silence. L'écho de pièces vides. Cet appartement avait l'air abandonné depuis des mois: aucun meuble, juste de la poussière et des toiles d'araignées éparses. KaraL entreprit d'ouvrir les stores pièce par pièce afin de découvrir d'éventuels indices. Au moment de faire entrer la lumière dans la chambre d'amis, elle entendit une voix d'homme: "Te voilà précisément à l'heure". En se retournant vivement, alors que ses longs cheveux obstruaient son regard, KaraL crut voir une vague silhouette recroquevillée semblable à celle d'un enfant plutôt rond, et détourée par la lueur de ses deux yeux rouges qui la fixaient dans la pénombre. "N'aie pas peur. Si j'étais là pour te faire du mal, tu n'existerais déjà plus. A moins que ce ne soit déjà un peu le cas?" La tentative cynique de la chose n'avait pas détendu l'ambiance électrique, bien au contraire. KaraL était à bout, et il le sentait. Il reprit: "Tu dois avoir bien des questions à me poser, mais procédons par ordre, veux-tu? Ça fait longtemps que cet endroit n'a pas vu la moindre lumière, ni la moindre vie, en fait." La masse informe se mit debout, s'étira de toute sa hauteur (bien plus grande que KaraL ne l'avait imaginée), inspira à pleins poumons, ce qui donnait à sa colonne vertébrale un angle improbable, si tant est que cette chose en eut une. Puis, de sa voix toute puissante, un "meeuuuh" retentissant explosa, faisant reculer d'un pas KaraL qui tenta vainement de protéger ses oreilles. La puissante déflagration eut l'effet d'une bombe, tant sur l'audition défaillante de KaraL que sur la réalité elle-même. De la pénombre de l'extérieur, il ne restait rien. Elle avait été comme soufflée, laissant sa place aux ténèbres les plus obscures. Pourtant, la pièce et son intérieur restaient éclairés par une grosse bougie chassant non seulement l'obscurité, mais distillant aussi une atmosphère apaisante et chaleureuse dans la chambre, ou plutôt dans sa chambre d'amis telle qu'elle l'avait laissée, du meuble TV en bois blanc jusqu'au miroir accroché derrière la porte et de la table de nuit à l'armoire-lit, tout était là. Tout... Et même un peu plus. Au milieu de la pièce, la bougie reposait sur un bureau de style Empire, derrière lequel la forme aux yeux luisants se tenait. Curieusement, les rayons lumineux de la bougie ne semblaient pas l'atteindre tout de suite, à moins que ce soit la vue de KaraL qui lui jouait des tours... Quand ce fut le cas, un vieil homme familier lui apparut: il s'agissait du voisin un peu étrange et à la voix de "ténor" qu'elle avait entendu chanter le matin même, comme tous les matins en fait, et que KaraL avait affectueusement surnommé "Monsieur Meuh" ou plus simplement "Meuhsieur". "Alors vous existez... c'est vous, l'esprit du présent?", lança KaraL prudemment. La réponse ne se fit pas attendre: "Je suis la forme familière que tu vois du coin de l'oeil le soir avant de t'endormir, je suis l'idée qui germe et meurt aussitôt dans ton esprit sans que tu puisses la définir, et aussi l'impression de déjà-vu à la croisée des chemins clé de ta vie. Je suis bien l'incarnation du temps présent." Sa voix semblait à ce moment omniprésente et majestueuse. Il reprit alors, de manière plus conviviale: "Trop théâtral, tu ne trouves pas? Mais je t'en prie, assieds-toi ici, que je te vois mieux... Savais-tu que ton voisin avait la vue basse à cause de son glaucome ? Vous, les humains, êtes comme cette bougie: vous brûlez de toute votre passion lorsque vous êtes face à une dure épreuve, mais vous vous éteignez si vite que vous n'envisagez de vous dépasser que sur le court terme. Pourquoi courez-vous après le temps, alors que c'est lui qui vous court après? Le passé est hors de votre portée et l'avenir est flou. Seul le présent devrait compter à vos yeux, tu ne crois pas? Le présent est multiple, il est l'instant des instants qui prend en compte chacune de vos décisions". KaraL écouta attentivement tout ce que la noble incarnation avait à lui dire. Après avoir pris un long moment pour peser chacun de ses mots, elle répondit: "C'est justement parce que nous avons conscience que le présent ne dure qu'un bref instant que nous agissons ainsi, tenaillés entre les souvenirs de moments perdus qui nous ont forgé et la peur d'un avenir incertain susceptible de nous retirer tout ce à quoi ou à qui nous tenons. La fin est inéluctable, mais les choix que nous faisons nous appartiennent et nous définissent, nous marquant à jamais. Si on ne peut pas influencer le temps, la peur et l'humilité que celui-ci nous inspire nous incite à plus de prudence".

L'esprit fut agréablement surpris de la clairvoyance de KaraL. Elle enchaîna: "Je suis juste une grande fan de Doctor Who. J'ai eu le temps de réfléchir un peu à la question. Où sommes-nous exactement?". Le vieil homme prit le temps de se lever de son fauteuil pour se dégourdir les jambes avant de répondre. "Ta question est curieuse, tu ne penses pas? Si par "où", tu sous-entends l'endroit, je te dirais que tu es toujours dans ta chambre. En fait, tu es présente dans toutes les versions de ta chambre par l'intermédiaire de mon bureau. Tu es à l'orée des possibilités, là où chacun des choix effectués produit une nouvelle facette du présent." Il enchaîna: "C'est ici, dans le néant, que les idées et les rêves naissent. La plupart d'entre eux meurent avant d'être concrétisés, mais certains deviennent persistents au point de devenir des choix de vie. Comprends-tu maintenant?" KaraL acquiesça pensivement de la tête. "Je ne comprends toujours pas ce que je fais ici. Pourquoi personne ne semble me connaître?", dit-elle. Le Présent lui répondit: "Hé bien, je dirais que tu es en train de remettre en cause tous tes choix de vie, et que tu le fais avec tant de violence intérieure que tu en as déchiré l'espace-temps." KaraL eut une réaction mêlant surprise et émerveillement: "C'est vraiment possible? Je me sens vraiment limitée quand je pense à l'impulsion que je voudrais donner à ma chaîne Youtube, mais de là à...". Après un silence qui parut durer une éternité, elle se reprit: "Tout à l'heure, vous avez parlé de choix différents donnant naissance à de nouveaux présents. Je ne suis apparemment plus dans le mien, puisque personne ne me connait. Je suis dans lequel alors?" L'homme âgé se rassit derrière son bureau en se massant douloureusement le dos. La scène amusa KaraL, mais celle-ci n'en fit rien paraître. Puis il étira ses long bras, et tapa de toutes ses forces dans ses mains noueuses. Cette fois-ci, l'impact ne sembla pas être aussi puissant que le précédent pour KaraL, mais à sa grande surprise, il fut suffisant pour briser les vitres derrière elle. Celles-ci se recombinèrent aussitôt pour former deux panneaux de verre horizontaux de bonne taille, flottant dans les airs l'un à côté de l'autre. "Je vais te montrer", dit le Présent. "Comme je te disais tout à l'heure, une infinité de possibilités donne naissance à autant de versions de présents. Dans celui-ci, tes choix personnels t'ont conduit sur une voie totalement différente.". Le discours de l'esprit semblait être récité, comme si on écoutait un disque vinyle usé, où chaque lecture l'endommagerait un peu plus. "Vois par toi-même". KaraL n'en croyait pas ses yeux. Sa vie était chronologiquement retracée en accéléré tel un film projeté sur les deux écrans de verre, un film dont elle était l'actrice principale. Sauf qu'elle ne jouait pas la comédie, elle vivait ces instants comme elle les a toujours vécus: intensément. Des moments tristes alternaient avec d'autres plus joyeux, et même avec le recul, KaraL sentit un frisson lui parcourir l'échine. On pouvait noter quelques différences de temps en temps d'un écran à l'autre, mais rien ne semblait important. Et pourtant... Sur l'écran de gauche, KaraL était la youtubeuse que l'on connait, parfois en proie à ses doutes, mais toujours drôle et spontanée. À droite, par contre, elle eut du mal à se reconnaître. Non pas qu'elle avait beaucoup changé physiquement, mais elle semblait plus taciturne, voire plus austère. Monture noire épaisse sur le nez, barrette sobre liant ses longs cheveux dans le dos, et une blouse blanche d'hôpital tombait sur ses épaules. KaraL comprit bien vite ce qui avait pu lui arriver. À une époque où elle se cherchait encore, elle avait entamé un peu par hasard des études de neuropsychologie. Avec le temps et l'intérêt naissant, elle avait sérieusement envisagé de poursuivre dans cette voie. Cependant, le cumul de problèmes personnels et de santé avaient eu raison de sa motivation, et le jeu vidéo constituait finalement un bien meilleur refuge pour son esprit créatif. KaraL en déduisit que la version d'elle-même qu'elle avait sous les yeux avait persévéré dans les études malgré les ennuis. Les images continuaient d'affluer, tel un raz-de-marée d'émotions diverses. KaraL voyait la vie de son homologue avec beaucoup de recul, mais en même temps, découvrir une autre parcelle de son intimité avait quelque chose de malsain et de répugnant. Elle voyait absolument tout: sa vie passée seule sans véritable compagnie exceptée Nimë, les coups de poignard donnés dans le dos par ses collègues de travail, les rares sorties entre amis de passage. KaraL voyait, et ressentait tout également. Elle sentait le stress d'un emploi du temps trop lourd à porter, la solitude des nuits toujours trop courtes qu'elle tentait de rentabiliser au prix de quelques anxyolitiques avalés, le désespoir latent caché derrière les sourires de façade, et par-dessus tout, les regrets d'avoir refoulé son potentiel artistique. Elle qui adorait raconter des histoires à une époque, manquait aujourd'hui de temps pour ne serait-ce qu'en lire une. "Alors, mon autre moi n'est pas plus heureuse non plus... Elle souffre de la même incapacité à s'épanouir dans son activité.", chuchota KaraL à mi-mots. "Je me suis imaginée plusieurs fois vivant une autre vie, loin de YouTube, et c'est ça le résultat?! Je n'y crois pas!". L'esprit tenta de l'apaiser: "Allons, allons. Quoique tu puisses imaginer, les choix que tu as faits n'appartiennent qu'à toi. Ils ont contribué à former la personne que tu es, et pas celle que tu aurais pu être. Cependant,...". Le Présent s'arrêta net, prit une inspiration avant de reprendre: "... Cependant, tes choix peuvent être influencés par des facteurs extérieurs. Tu l'as vu par toi-même: les jeux vidéo t'ont poussé à de nouvelles rencontres, et a développé ton intérêt pour l'eSport et YouTube. Maintenant, même si tu n'en mesures pas la portée, tu as aussi influencé le destin d'autres."


Les images des panneaux de verre changèrent rapidement pour passer de KaraL aux personnes constituant sa communauté, comme un caméraman recadrerait la scène sous un angle plus large. KaraL vit alors les sourires et la joie apportée par ses vidéos à ses abonnés, elle vit les heures passées sur la réalisation de leurs fanarts, et leur bienveillance au moment de les partager. Elle vit de jeunes gens qui "voulaient devenir comme KaraL plus tard". Bien sûr, il y avait aussi de l'indifférence, quand il ne s'agissait pas de mépris ou de colère, mais KaraL ne voulut pas en faire cas pour ne pas briser la magie de l'instant. "Comprends-tu maintenant? Comprends-tu l'importance des choix dans un ensemble de variables extérieures?", demanda le vieil homme. KaraL avait toujours su tout ceci sans pouvoir y mettre des mots. Toujours su que Youtube poussait à la surexposition et à la surexploitation, en privilégiant volontairement la quantité: nombre de vidéos sorties, nombre d'abonnés, nombre de pouces bleus ou rouges laissés... Mais qu'est-ce qui mesure la qualité des vidéos, l'intensité du plaisir pris en les regardant? Un pouce bleu ne permettait pas d'évaluer ceci avec précision. Par celui-ci montrait-on davantage notre appréciation pour la vidéo ou pour la personne qui l'avait réalisée? Comment mesurer la fidélité d'un abonné ou encore le degré de synergie entre un youtubeur et sa communauté ? Seul le Présent aujourd'hui semblait avoir la réponse, et il venait de la lui partager. L'incarnation du présent ne quitta pas du regard la bougie posée sur son bureau. "Notre entretien touche à sa fin. Le présent ne peut rester éternellement immobile. Regarde, la bougie a presque entièrement fondu." KaraL était trop absorbée par ses réflexions, mais maintenant, elle le voyait. La cire de la bougie s'était répandue sur le bureau, et la flamme n'allait pas tarder à s'éteindre. "J'aimerais rentrer maintenant, s'il vous plaît. Renvoyez-moi à mon présent.", demanda KaraL. "Impossible", lui lança l'esprit. "C'est toi qui es venue à moi, pas le contraire. Je n'ai pas ce pouvoir, il n'y a que toi qui soit en mesure de retrouver ton chemin. Mais hâte-toi, car le Néant te rattrape. Regarde les murs de cette pièce." Ces murs, qui semblaient solides de prime abord, commençaient à suinter un liquide noirâtre épais. Le mucus visqueux semblait déjà se répandre sur le sol, engloutissant toute forme sur son passage. Bientôt, il ne resterait rien. L'esprit du présent ainsi que son bureau semblaient comme évanescents. Il s'exclama: "Vite prends le bougeoir! Protège-le quoi qu'il t'en coûte, sinon tu seras perdue à jamais!". KaraL agrippa le bougeoir avant que le bureau et l'esprit ne disparaissent, comme elle s'agripperait à son dernier souffle de vie. La flamme sembla soudain redoubler d'efforts pour reprendre vigueur afin d'éloigner l'horreur noire, ce qui permit à KaraL de se frayer un chemin de fortune à travers le sol visqueux. Ce fut peine perdue: le sentier la conduisit dans un coin de la pièce. Acculée, KaraL s'écria intérieurement : "Là, une issue!". Elle dégagea le meuble TV de tout ce qui pouvait l'encombrer et le déplaça. À bout de bras, elle bondit dessus, prit appui sur la table de nuit avant de tomber de tout son poids sur l'armoire-lit dépliée. Malheureusement, le néant avait fragilisé la fixation murale de celui-ci: le lit fit alors levier sur l'imposant meuble qui bascula sur une KaraL horrifiée, entendant en pensée les derniers mots du Présent : "Il n'y a pas de petit ou de grand destin. Ils sont tous importants". Dommage qu'elle n'eut jamais trouvé le temps de le remercier

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